15 novembre 2006

Le Troubadour qui pétait et chantait

Sans vouloir se la raconter, ce qu’il fait au demeurant très bien et avec une certaine fougue, Augustus Grosillon déclamait un jour au Congrès des Gros Pontes, manifestation bihebdomadaire réunissant tous les élus de la région, que Machinville pouvait se vanter de compter parmi ses habitants le seul et unique troubadour pétomane de la création. Immédiatement la foule des Gros Pontes remua, s’insurgea et demanda que l’illustre maire de Machinville prouve ce qu’il avançait. Après de multiples délibérations, on fixa au samedi suivant l’authentification du prodige en place publique.

L’après-midi même, on vint trouver le Troubadour chez lui, sauf qu’on ne l’y trouva pas. La ville fut mise sens dessus dessous, à l’envers, sur le côté, sur l’autre côté, sur un pied, mais rien. Pendant ce temps la date fatidique approchait, on était déjà vendredi soir. Le maire, n’ayant depuis longtemps plus d’ongles de mains à ronger, venait d’attaquer ceux de ses orteils quand on vint lui annoncer que le pétomane introuvable avait finalement été trouvé prostré dans une cabane copulatoire désaffectée pour manque de piquant suite à la grande dépression des cactus de 79. Une fois arrivé sur les lieux, Augustus Grosillon demanda à voir « son » prodige. On lui répondit que celui-ci était toujours réfugié dans sa cabane, pas moyen de l’en faire sortir. En vaillant et très corpulent homme qu’il est, monsieur le maire insista pour être hissé jusqu’à la vieille cabane pour s’entretenir avec son poulain. A peine eut-il aperçu monsieur le maire, le Troubadour tenta vainement de se faire plus petit qu’il n’était, lâchant du même coup une rafale de pets sinistres.

- Mon petit Troubadour ! Mais qu’est-ce qui vous arrive ? s’exclama le maire avec sa mine la plus bienveillante qui soit.

L’autre, pour toute réponse, émit trois petites salves de pets pleurnicheurs qui nécessitèrent deux bonnes minutes de travail pour le traducteur Petaouchnok, docteur es pets hissé en même temps que le maire, avant de délivrer le message à son élu.

- Honte ? Mais de quoi pouvez-vous bien avoir honte un jour comme aujourd’hui alors que demain vous serez célébré partout pour votre incomparable talent ?

Nouvelle salve de pets du pétomane, cette fois-ci nettement moins timides et beaucoup plus agacés, suivis d’une nouvelle traduction.

- Ne plus chanter ? Ne plus chanter ! Mais enfin ! Pourquoi ne pourriez-vous plus chanter ?

- Parce que j’ai plus de nez ! gémit le pauvre troubadour en découvrant son visage, accompagnant son geste du pet le plus désespéré qu’on puisse imaginer.

- Oh bordel ! s’exclama l’élu malgré lui avant de reprendre ses esprits. Comment c’est arrivé ?

- Tout par d’un coup, la semaine dernière. Je feuilletais le Machinville Post devant mon café quand un gros plouf éclaboussa mon journal. Croyant à une mauvaise blague, je vais à la pêche dans ma tasse et voilà t-y pas que j’en repêche, je vous le donne en mille, mon nez !

- Votre nez !

- Oui m’sieur l’maire, mon putain de nez ! Et vous ne devinerez jamais ce que j’ai trouvé un peu plus tard sur ma table de nuit ?

- Vos lunettes ?

- Votre dentier ? proposa timidement Pétaouchnok.

- Rien de tout ça, une lettre. Tenez, lisez-là vous-même.

Augustus Grosillon, qui depuis des années était parvenu à dissimuler à ses électeurs qu’il souffrait du syndrome Sandrine Bonnaire, vit subitement sa dernière heure arriver. Heureusement pour lui, le miracle s’appelait Jabitu Pétaouchnok. Dévoué autant qu’on puisse l’être, assez en tout cas pour masser les pieds de la mairesse, le vieux traducteur se saisit avec dextérité de la lettre et chaussant ses bésicles en entreprit la consciencieuse lecture.

« Très cher Troubadour. On se connaît depuis longtemps toi et moi. On est un peu comme des frères. On a grandi ensemble. On a été élevés ensemble. On a souffert ensemble. Trop souffert. Et voilà ce qui motive mon départ. J’en ai assez que tu chantes et pètes par monts et par vaux. Passe encore sur l’odeur, qu’avec l’habitude je ne sens presque plus, excepté quand tu reprends du chili. Ma véritable raison est ailleurs, comme la vérité. Etre dehors toute la sainte journée, hiver comme été, ne devrait être imposé à aucun nez qui se respecte. Résultat, je suis encombré quasi en permanence, dans l’impossibilité de guérir. Cette situation à trop durée. C’est pourquoi je m’en vais. Néanmoins, pour ne pas que le choc soit trop brutal, je t’ai fabriqué un nez en carton le temps que tu t’habitues. Considère ça comme mon seul et unique pied de nez. »

Affectueusement.

Ton nez

- Alors le plouf… ?

- C’était le nez en carton, oui.

Les trois hommes se regardèrent sans mot dire, Grosillon et Pétaouchnok ne pouvant détacher leurs yeux de ce visage subitement privé de relief. Et monsieur le maire, affligé, cherchait désespérément un moyen de faire pousser un autre nez au troubadour quand le vieux Pétaouchnok proposa timidement d’aller consulter la vieille Nostra, veuve du père Damus, disparu un beau jour dans les cabinets. Le visage du maire s’illumina, et tout ce petit monde se mit en route le soir même…

Le voyage fut long et mouvementé, car la vieille Nostra Damus habitait un vieux cactus sur les hauteurs de Machinville. Elle était crainte et respectée par tous ceux qui connaissaient son existence. Crainte car la légende disait qu’elle n’avait jamais pris un bain de sa vie. Respectée parce que sa puanteur la mettait en transe et lui permettait ainsi de rentrer en contact avec les esprits, proposant ensuite aux vivants ce que seuls les morts connaissaient. A mesure qu’ils approchaient de sa tanière, Grosillon, ses quatre porteurs et Pétaouchnok avaient progressivement changé de couleur, cette dernière s’étant toutefois stabilisée sur le vert caca d’oie. Le seul qui ne semblait pas affecté par la puanteur était le pauvre Troubadour, qui avait jugé préférable de masquer son visage avec un masque de Pinocchio. Quand ils furent enfin en vue du cactus, les quatre porteurs prirent leur jambes à leur cou et s’enfuirent sur les mains, laissant monsieur le maire dévaler la pente qu’ils venaient de gravir avec force jurons et imprécations. On attendit patiemment qu’il revienne et quelques minutes après le trio débouchait face à la cabane. La puanteur y était si forte que Pétaouchnok et Grosillon ne tardèrent pas à tourner de l’œil. Demeuré seul, Troubadour hésita puis prenant son courage à deux mains utilisa ces dernières pour tambouriner à la porte de la cabane.

- Qui c’est ? demanda la vieille Nostra Damus

- C’est le Troubadour, répondit le Troubadour.

- Le Troubadour, le Troubadour… Qu’est-ce que tu me veux le Troubadour ?

- J’ai besoin que vous m’aidiez, supplia-t-il à travers la porte.

- T’aider à quoi faire ?

- M’aider à retrouver mon nez, gémit le Troubadour.

- Ton nez ? Pourquoi tu veux retrouver ton nez imbécile ?

- Ben pour pouvoir chanter comme avant m’dame.

- Et depuis quand chante-t-on avec son nez triple andouille ?

Le Troubadour, reniflant (dans sa tête) une question piège, hésita avant de répondre.

- Depuis deux ans ?

- Bon sang qu’il est con ! ricana la vieille derrière sa porte avant de rajouter. Troubadour ! Qu’est-ce que tu fais depuis tout à l’heure ?

- Heu… ben je vous parle derrière la porte.

- Et avec quoi tu me parles ?

- Avec des mots.

- Et d’où sortent ces mots ?

- Ben de ma bouche.

- Et qu’est-ce qui t’empêches de chanter avec cette même bouche ?

Pour le coup, le Troubadour demeura sans voix. Le lendemain matin, il chanta et péta avec une euphorie grandissante, jusqu’à ce que ses poumons, privés d’oxygène, n’entament un requiem en dé mineur.

Posté par Sylkarion à 14:27 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Le Troubadour qui pétait et chantait

    Ca faisait longtemps, mais ça valait le coup, l'épisode est conséquent et amusant

    --> carnassier !

    Posté par La Lutine, 15 novembre 2006 à 21:59 | | Répondre
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