Un mot à dire

Une histoire écrite au jour le jour. Proposez vos mots (un par jour) et ils seront intégrés à l'épisode du lendemain. Ce n'est pas une histoire mais votre histoire.

07 septembre 2006

L’écluse qui voulait se sortir de l’ornière

Quelques minutes après, le ramasseur de cadavres, Jack le Fétide, posait sa besace à côté du corps de Têtedanleguidon. La petite Sirose s’était perchée sur la barrière pour le regarder travailler. Il mesura la victime des pieds à la tête puis sortit de sa besace un sac estampillé « Grand fonctionnaire » qu’il disposa précautionneusement par terre le long de la dépouille, puis il entreprit de faire rouler cette dernière sur le sac. Le cadavre était presque entièrement avalé par le cuir noir quand Sirose se permit une remarque :

- Vous ne vérifiez pas qu’il est vraiment kapoute ? On dirait qu’il bouge un peu les doigts…

- J’ai pas de temps à perdre avec ce genre de détail fillette. La loi est ainsi faite. Toute personne restant allongée dans un lieu public pendant plus de cinq minutes est officiellement morte.

- Même s’il fait juste un somme ?

- Même si elle fait juste un somme. L’autre jour j’ai du embarquer une quarantaine de grévistes qui faisaient mines d’avoir leur compte, allongés devant chez Grosillon. Jamais vu des morts courir aussi vite.

- C’est un drôle de métier que vous avez là. Et vous en faites quoi une fois que vous les avez emballés ?

- Je les emporte jusqu’à l’écluse et j’les fous dans l’eau.

- Oh ! …

- Oui, dans l’eau.

Tous les deux demeurèrent silencieux quelques instants à contempler le sac en cuir noir, promesse d’une mort certaine pour Têtedanleguidon. Puis le ramasseur de cadavres sembla soudain recouvrer ses esprits, chargea péniblement le sac sur son dos, et après avoir salué la petite fille, prit la direction de la rivière Sanretour. Parvenu à destination une vingtaine de minutes plus tard, il resta planté un moment sur la berge, jetant régulièrement des coups d’oeils autour de lui comme s’il cherchait quelque chose, apparemment plongé dans une intense réflexion, ce qui devait sans doute lui demander beaucoup d’efforts, le vieil homme n’étant pas habitué à pareil exercice. Pour la première fois confronté à un problème en presque cinquante ans de carrière, il réfléchissait au moyen de mener à bien sa mission. En effet, comment installer le corps dans le sas de l’écluse pour le précipiter ensuite dans la rivière, puisque l’écluse n’était plus là, la vieille dame ayant visiblement décidé sur un coup de tête de sortir de l’ornière où on l’avait installée il y a très très très longtemps, sûrement pour voir un peu du pays.

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03 septembre 2006

La couette qui jouait de la trompette

Le temps de calculer combien de pains de savons seraient nécessaires pour laver les feuilles du chêne au-dessus de sa tête (438), Sirose vit surgir Têtedanleguidon, aussi pressé que si un dragon le poursuivait. Après avoir vérifié à maintes reprises que le dragon n’était pas là, il adopta un rythme de sénateur et se mit à épier les bicoques sagement assoupies sur sa gauche. Celle de la famille Brandy était la cinquième.

Il s’approcha précautionneusement de la première, toujours sur ses gardes. Pendant ce temps là, la petite fille riait sous cape, sachant une chose que le facteur ignorait. Les Couineurs étaient partis en vacances la veille. Par conséquent, personne pour le réceptionner. Aussi silencieux qu’un chat, il s’approcha de la boîte, visiblement convaincu qu’un malheur allait lui arriver. Ce qui n’arriva pas.

Le soulagement pouvait se lire sur son visage quand il rejoignit sa sacoche. Celle-ci avala le courrier non distribué avec une violente gloutonnerie, se permettant même un rot sonore qui fit tomber la casquette de son maître. Celui-ci se baissa pour la ramasser, juste à temps pour éviter le carreau d’arbalète provenant de chez les Chnok qui vint se jucher dans l’arbre en face de leur maison. A présent la sueur dégoulinait sur le visage de Têtedanleguidon tandis qu’il narguait le vieux Chnok qui l’avait manqué de si peu. Papy Chnok faisait mine de regarder ailleurs en vérifiant la tension de son instrument.

Témoin de ce coup du sort, Sirose s’était redressée dans sa cachette. Cela faisait maintenant deux mois qu’elle guettait le facteur tous les jours et le nombre de fois qu’il était arrivé vivant devant chez les Tortilla pouvait se compter sur les doigts d’une main. Peut-être qu’aujourd’hui elle allait enfin avoir sa chance. Mais pour cela il fallait encore qu’il survive aux pièges de la mère Tortilla et du fils Barilla. Têtedanleguidon recommença son manège, s’approchant de la boîte à pas de loups, plaqué contre la palissade, tel un indien dans les vieux films. A sa grande surprise et satisfaction, rien ne se produisit. Il rejoignait juste sa sacoche quand la mère Tortilla déboula dans le jardin, ouragan de sueur, de crasse et de poils emmêlés. Elle se prit les pieds dans son paillasson et s’affala de tout son long. Le coup de chevrotine parti en l’air. Le temps que le facteur arrive au portail des Barilla, elle ramassait un vieux pigeon dépressif sur la tête. Parfois le hasard fait bien les choses. Et les petites filles se prennent à rêver.

Alors qu’il commençait de s’avancer vers la quatrième boîte, Têtedanleguidon se demandait s’il n’aurait pas du jouer au loto aujourd’hui. Sirose elle venait de vérifier une demi douzaine de fois en moins d’une minute que son fusil était bien chargé. Un fol espoir animait la petite fille, peut-être sur le point d’épingler son premier fonctionnaire. Et chacun sait à quel point ce jour peut être important dans la vie d’un enfant. Elle suivait avec avidité l’avancée du facteur, essayant de deviner avec lui où le fils Barilla pouvait bien être embusqué. Le jardin était désert, à l’exception d’une vieille couette autrefois rouge, aujourd’hui rouille. Convaincu que la chance était avec lui, Têtedanleguidon lâcha victorieusement deux enveloppes dans l’interstice et soudain il comprit, mais trop tard. Avant que son cerveau n’ait eut le temps d’ordonner aux muscles de ses jambes de se baisser, une  trompette surgit de sous la couette. Le temps sembla se figer tandis qu’une seule note, limpide et meurtrière, était tirée de l’instrument. Le fonctionnaire s’effondra de tout son long, tétanisé par la peur et la douleur. La couette remua et le fils Barilla, enterré dessous depuis la veille, apparut triomphant. Il se dirigea nonchalamment vers sa victime, savourant au maximum cet instant, puis s’empara de la casquette du mort et après avoir jeté un coup d’œil à Sirose, dépitée, il rentra chez lui.

Posté par Sylkarion à 22:17 - Les Machintrucs - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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