03 septembre 2006
La couette qui jouait de la trompette
Le temps de calculer combien de pains de savons seraient nécessaires pour laver
les feuilles du chêne au-dessus de sa tête (438), Sirose vit surgir
Têtedanleguidon, aussi pressé que si un dragon le poursuivait. Après avoir
vérifié à maintes reprises que le dragon n’était pas là, il adopta un rythme de
sénateur et se mit à épier les bicoques sagement assoupies sur sa gauche. Celle
de la famille Brandy était la cinquième.
Il s’approcha précautionneusement de la première, toujours sur ses gardes.
Pendant ce temps là, la petite fille riait sous cape, sachant une chose que le
facteur ignorait. Les Couineurs étaient partis en vacances la veille. Par
conséquent, personne pour le réceptionner. Aussi silencieux qu’un chat, il
s’approcha de la boîte, visiblement convaincu qu’un malheur allait lui arriver.
Ce qui n’arriva pas.
Le soulagement pouvait se lire sur son visage quand il rejoignit sa sacoche.
Celle-ci avala le courrier non distribué avec une violente gloutonnerie, se
permettant même un rot sonore qui fit tomber la casquette de son maître.
Celui-ci se baissa pour la ramasser, juste à temps pour éviter le carreau
d’arbalète provenant de chez les Chnok qui vint se jucher dans l’arbre en face
de leur maison. A présent la sueur dégoulinait sur le visage de Têtedanleguidon
tandis qu’il narguait le vieux Chnok qui l’avait manqué de si peu. Papy Chnok
faisait mine de regarder ailleurs en vérifiant la tension de son instrument.
Témoin de ce coup du sort, Sirose s’était redressée dans sa cachette. Cela
faisait maintenant deux mois qu’elle guettait le facteur tous les jours et le
nombre de fois qu’il était arrivé vivant devant chez les Tortilla pouvait se
compter sur les doigts d’une main. Peut-être qu’aujourd’hui elle allait enfin
avoir sa chance. Mais pour cela il fallait encore qu’il survive aux pièges de
la mère Tortilla et du fils Barilla. Têtedanleguidon recommença son manège,
s’approchant de la boîte à pas de loups, plaqué contre la palissade, tel un
indien dans les vieux films. A sa grande surprise et satisfaction, rien ne se
produisit. Il rejoignait juste sa sacoche quand la mère Tortilla déboula dans
le jardin, ouragan de sueur, de crasse et de poils emmêlés. Elle se prit les
pieds dans son paillasson et s’affala de tout son long. Le coup de chevrotine parti
en l’air. Le temps que le facteur arrive au portail des Barilla, elle ramassait
un vieux pigeon dépressif sur la tête. Parfois le hasard fait bien les choses.
Et les petites filles se prennent à rêver.
Alors qu’il commençait de s’avancer vers la quatrième boîte, Têtedanleguidon se
demandait s’il n’aurait pas du jouer au loto aujourd’hui. Sirose elle venait de
vérifier une demi douzaine de fois en moins d’une minute que son fusil était
bien chargé. Un fol espoir animait la petite fille, peut-être sur le point
d’épingler son premier fonctionnaire. Et chacun sait à quel point ce jour peut
être important dans la vie d’un enfant. Elle suivait avec avidité l’avancée du
facteur, essayant de deviner avec lui où le fils Barilla pouvait bien être
embusqué. Le jardin était désert, à l’exception d’une vieille couette autrefois
rouge, aujourd’hui rouille. Convaincu que la chance était avec lui,
Têtedanleguidon lâcha victorieusement deux enveloppes dans l’interstice et
soudain il comprit, mais trop tard. Avant que son cerveau n’ait eut le temps
d’ordonner aux muscles de ses jambes de se baisser, une trompette surgit de
sous la couette. Le temps sembla se figer tandis qu’une seule note, limpide et
meurtrière, était tirée de l’instrument. Le fonctionnaire s’effondra de tout
son long, tétanisé par la peur et la douleur. La couette remua et le fils
Barilla, enterré dessous depuis la veille, apparut triomphant. Il se dirigea
nonchalamment vers sa victime, savourant au maximum cet instant, puis s’empara
de la casquette du mort et après avoir jeté un coup d’œil à Sirose, dépitée, il
rentra chez lui.
Commentaires
ecluse
En fait il est mort...de peur ? le pauvre facteur !
>> ornière ;)
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