15 novembre 2006
Le Troubadour qui pétait et chantait
Sans vouloir se la raconter, ce qu’il fait au demeurant très
bien et avec une certaine fougue, Augustus Grosillon déclamait un jour au
Congrès des Gros Pontes, manifestation bihebdomadaire réunissant tous les élus
de la région, que Machinville pouvait se vanter de compter parmi ses habitants
le seul et unique troubadour pétomane de la création. Immédiatement la foule
des Gros Pontes remua, s’insurgea et demanda que l’illustre maire de
Machinville prouve ce qu’il avançait. Après de multiples délibérations, on fixa
au samedi suivant l’authentification du prodige en place publique.
L’après-midi
même, on vint trouver le Troubadour chez lui, sauf qu’on ne l’y trouva pas. La
ville fut mise sens dessus dessous, à l’envers, sur le côté, sur l’autre côté,
sur un pied, mais rien. Pendant ce temps la date fatidique approchait, on était
déjà vendredi soir. Le maire, n’ayant depuis longtemps plus d’ongles de mains à
ronger, venait d’attaquer ceux de ses orteils quand on vint lui annoncer que le
pétomane introuvable avait finalement été trouvé prostré dans une cabane
copulatoire désaffectée pour manque de piquant suite à la grande dépression des
cactus de 79. Une fois arrivé sur les lieux, Augustus Grosillon demanda à voir
« son » prodige. On lui répondit que celui-ci était toujours réfugié dans
sa cabane, pas moyen de l’en faire sortir. En vaillant et très corpulent homme
qu’il est, monsieur le maire insista pour être hissé jusqu’à la vieille cabane
pour s’entretenir avec son poulain. A peine eut-il aperçu monsieur le maire, le
Troubadour tenta vainement de se faire plus petit qu’il n’était, lâchant du
même coup une rafale de pets sinistres.
- Mon petit Troubadour ! Mais qu’est-ce qui vous arrive ? s’exclama le maire avec sa mine la plus bienveillante qui soit.
L’autre, pour toute réponse, émit trois petites salves de pets pleurnicheurs qui nécessitèrent deux bonnes minutes de travail pour le traducteur Petaouchnok, docteur es pets hissé en même temps que le maire, avant de délivrer le message à son élu.
- Honte ? Mais de quoi pouvez-vous bien avoir honte un jour comme aujourd’hui alors que demain vous serez célébré partout pour votre incomparable talent ?
Nouvelle salve de pets du pétomane, cette fois-ci nettement moins timides et beaucoup plus agacés, suivis d’une nouvelle traduction.
- Ne plus chanter ? Ne plus chanter ! Mais enfin ! Pourquoi ne pourriez-vous plus chanter ?
- Parce que j’ai plus de nez ! gémit le pauvre troubadour en découvrant son visage, accompagnant son geste du pet le plus désespéré qu’on puisse imaginer.
- Oh bordel ! s’exclama l’élu malgré lui avant de reprendre ses esprits. Comment c’est arrivé ?
- Tout par d’un coup, la semaine dernière. Je feuilletais le Machinville Post devant mon café quand un gros plouf éclaboussa mon journal. Croyant à une mauvaise blague, je vais à la pêche dans ma tasse et voilà t-y pas que j’en repêche, je vous le donne en mille, mon nez !
- Votre nez !
- Oui m’sieur l’maire, mon putain de nez ! Et vous ne devinerez jamais ce que j’ai trouvé un peu plus tard sur ma table de nuit ?
- Vos lunettes ?
- Votre dentier ? proposa timidement Pétaouchnok.
- Rien de tout ça, une lettre. Tenez, lisez-là vous-même.
Augustus Grosillon, qui depuis des années était parvenu à dissimuler à ses électeurs qu’il souffrait du syndrome Sandrine Bonnaire, vit subitement sa dernière heure arriver. Heureusement pour lui, le miracle s’appelait Jabitu Pétaouchnok. Dévoué autant qu’on puisse l’être, assez en tout cas pour masser les pieds de la mairesse, le vieux traducteur se saisit avec dextérité de la lettre et chaussant ses bésicles en entreprit la consciencieuse lecture.
« Très cher Troubadour. On se connaît depuis longtemps toi et moi. On est un peu comme des frères. On a grandi ensemble. On a été élevés ensemble. On a souffert ensemble. Trop souffert. Et voilà ce qui motive mon départ. J’en ai assez que tu chantes et pètes par monts et par vaux. Passe encore sur l’odeur, qu’avec l’habitude je ne sens presque plus, excepté quand tu reprends du chili. Ma véritable raison est ailleurs, comme la vérité. Etre dehors toute la sainte journée, hiver comme été, ne devrait être imposé à aucun nez qui se respecte. Résultat, je suis encombré quasi en permanence, dans l’impossibilité de guérir. Cette situation à trop durée. C’est pourquoi je m’en vais. Néanmoins, pour ne pas que le choc soit trop brutal, je t’ai fabriqué un nez en carton le temps que tu t’habitues. Considère ça comme mon seul et unique pied de nez. »
Affectueusement.
Ton nez
- Alors le plouf… ?
- C’était le nez en carton, oui.
Les trois hommes se regardèrent sans mot dire, Grosillon et
Pétaouchnok ne pouvant détacher leurs yeux de ce visage subitement privé de
relief. Et monsieur le maire, affligé, cherchait désespérément un moyen de
faire pousser un autre nez au troubadour quand le vieux Pétaouchnok proposa
timidement d’aller consulter la vieille Nostra, veuve du père Damus, disparu un
beau jour dans les cabinets. Le visage du maire s’illumina, et tout ce petit
monde se mit en route le soir même…
Le voyage fut long et mouvementé, car la vieille Nostra Damus habitait un vieux
cactus sur les hauteurs de Machinville. Elle était crainte et respectée par
tous ceux qui connaissaient son existence. Crainte car la légende disait
qu’elle n’avait jamais pris un bain de sa vie. Respectée parce que sa puanteur
la mettait en transe et lui permettait ainsi de rentrer en contact avec les
esprits, proposant ensuite aux vivants ce que seuls les morts connaissaient. A
mesure qu’ils approchaient de sa tanière, Grosillon, ses quatre porteurs et
Pétaouchnok avaient progressivement changé de couleur, cette dernière s’étant
toutefois stabilisée sur le vert caca d’oie. Le seul qui ne semblait pas
affecté par la puanteur était le pauvre Troubadour, qui avait jugé préférable
de masquer son visage avec un masque de Pinocchio. Quand ils furent enfin en
vue du cactus, les quatre porteurs prirent leur jambes à leur cou et
s’enfuirent sur les mains, laissant monsieur le maire dévaler la pente qu’ils
venaient de gravir avec force jurons et imprécations. On attendit patiemment
qu’il revienne et quelques minutes après le trio débouchait face à la cabane.
La puanteur y était si forte que Pétaouchnok et Grosillon ne tardèrent pas à
tourner de l’œil. Demeuré seul, Troubadour hésita puis prenant son courage à
deux mains utilisa ces dernières pour tambouriner à la porte de la cabane.
- Qui c’est ? demanda la vieille Nostra Damus
- C’est le Troubadour, répondit le Troubadour.
- Le Troubadour, le Troubadour… Qu’est-ce que tu me veux le Troubadour ?
- J’ai besoin que vous m’aidiez, supplia-t-il à travers la porte.
- T’aider à quoi faire ?
- M’aider à retrouver mon nez, gémit le Troubadour.
- Ton nez ? Pourquoi tu veux retrouver ton nez imbécile ?
- Ben pour pouvoir chanter comme avant m’dame.
- Et depuis quand chante-t-on avec son nez triple andouille ?
Le Troubadour, reniflant (dans sa tête) une question piège, hésita avant de répondre.
- Depuis deux ans ?
- Bon sang qu’il est con ! ricana la vieille derrière sa porte avant de rajouter. Troubadour ! Qu’est-ce que tu fais depuis tout à l’heure ?
- Heu… ben je vous parle derrière la porte.
- Et avec quoi tu me parles ?
- Avec des mots.
- Et d’où sortent ces mots ?
- Ben de ma bouche.
- Et qu’est-ce qui t’empêches de chanter avec cette même bouche ?
Pour le coup, le Troubadour demeura sans voix. Le lendemain matin, il chanta et péta avec une euphorie grandissante, jusqu’à ce que ses poumons, privés d’oxygène, n’entament un requiem en dé mineur.
07 septembre 2006
L’écluse qui voulait se sortir de l’ornière
Quelques minutes après, le ramasseur de cadavres, Jack le Fétide, posait sa besace à côté du corps de Têtedanleguidon. La petite Sirose s’était perchée sur la barrière pour le regarder travailler. Il mesura la victime des pieds à la tête puis sortit de sa besace un sac estampillé « Grand fonctionnaire » qu’il disposa précautionneusement par terre le long de la dépouille, puis il entreprit de faire rouler cette dernière sur le sac. Le cadavre était presque entièrement avalé par le cuir noir quand Sirose se permit une remarque :
- Vous ne vérifiez pas qu’il est vraiment kapoute ? On dirait qu’il bouge un peu les doigts…
- J’ai pas de temps à perdre avec ce genre de détail fillette. La loi est ainsi faite. Toute personne restant allongée dans un lieu public pendant plus de cinq minutes est officiellement morte.
- Même s’il fait juste un somme ?
- Même si elle fait juste un somme. L’autre jour j’ai du embarquer une quarantaine de grévistes qui faisaient mines d’avoir leur compte, allongés devant chez Grosillon. Jamais vu des morts courir aussi vite.
- C’est un drôle de métier que vous avez là. Et vous en faites quoi une fois que vous les avez emballés ?
- Je les emporte jusqu’à l’écluse et j’les fous dans l’eau.
- Oh ! …
- Oui, dans l’eau.
Tous les deux demeurèrent silencieux quelques instants à contempler le sac en cuir noir, promesse d’une mort certaine pour Têtedanleguidon. Puis le ramasseur de cadavres sembla soudain recouvrer ses esprits, chargea péniblement le sac sur son dos, et après avoir salué la petite fille, prit la direction de la rivière Sanretour. Parvenu à destination une vingtaine de minutes plus tard, il resta planté un moment sur la berge, jetant régulièrement des coups d’oeils autour de lui comme s’il cherchait quelque chose, apparemment plongé dans une intense réflexion, ce qui devait sans doute lui demander beaucoup d’efforts, le vieil homme n’étant pas habitué à pareil exercice. Pour la première fois confronté à un problème en presque cinquante ans de carrière, il réfléchissait au moyen de mener à bien sa mission. En effet, comment installer le corps dans le sas de l’écluse pour le précipiter ensuite dans la rivière, puisque l’écluse n’était plus là, la vieille dame ayant visiblement décidé sur un coup de tête de sortir de l’ornière où on l’avait installée il y a très très très longtemps, sûrement pour voir un peu du pays.
03 septembre 2006
La couette qui jouait de la trompette
Le temps de calculer combien de pains de savons seraient nécessaires pour laver
les feuilles du chêne au-dessus de sa tête (438), Sirose vit surgir
Têtedanleguidon, aussi pressé que si un dragon le poursuivait. Après avoir
vérifié à maintes reprises que le dragon n’était pas là, il adopta un rythme de
sénateur et se mit à épier les bicoques sagement assoupies sur sa gauche. Celle
de la famille Brandy était la cinquième.
Il s’approcha précautionneusement de la première, toujours sur ses gardes.
Pendant ce temps là, la petite fille riait sous cape, sachant une chose que le
facteur ignorait. Les Couineurs étaient partis en vacances la veille. Par
conséquent, personne pour le réceptionner. Aussi silencieux qu’un chat, il
s’approcha de la boîte, visiblement convaincu qu’un malheur allait lui arriver.
Ce qui n’arriva pas.
Le soulagement pouvait se lire sur son visage quand il rejoignit sa sacoche.
Celle-ci avala le courrier non distribué avec une violente gloutonnerie, se
permettant même un rot sonore qui fit tomber la casquette de son maître.
Celui-ci se baissa pour la ramasser, juste à temps pour éviter le carreau
d’arbalète provenant de chez les Chnok qui vint se jucher dans l’arbre en face
de leur maison. A présent la sueur dégoulinait sur le visage de Têtedanleguidon
tandis qu’il narguait le vieux Chnok qui l’avait manqué de si peu. Papy Chnok
faisait mine de regarder ailleurs en vérifiant la tension de son instrument.
Témoin de ce coup du sort, Sirose s’était redressée dans sa cachette. Cela
faisait maintenant deux mois qu’elle guettait le facteur tous les jours et le
nombre de fois qu’il était arrivé vivant devant chez les Tortilla pouvait se
compter sur les doigts d’une main. Peut-être qu’aujourd’hui elle allait enfin
avoir sa chance. Mais pour cela il fallait encore qu’il survive aux pièges de
la mère Tortilla et du fils Barilla. Têtedanleguidon recommença son manège,
s’approchant de la boîte à pas de loups, plaqué contre la palissade, tel un
indien dans les vieux films. A sa grande surprise et satisfaction, rien ne se
produisit. Il rejoignait juste sa sacoche quand la mère Tortilla déboula dans
le jardin, ouragan de sueur, de crasse et de poils emmêlés. Elle se prit les
pieds dans son paillasson et s’affala de tout son long. Le coup de chevrotine parti
en l’air. Le temps que le facteur arrive au portail des Barilla, elle ramassait
un vieux pigeon dépressif sur la tête. Parfois le hasard fait bien les choses.
Et les petites filles se prennent à rêver.
Alors qu’il commençait de s’avancer vers la quatrième boîte, Têtedanleguidon se
demandait s’il n’aurait pas du jouer au loto aujourd’hui. Sirose elle venait de
vérifier une demi douzaine de fois en moins d’une minute que son fusil était
bien chargé. Un fol espoir animait la petite fille, peut-être sur le point
d’épingler son premier fonctionnaire. Et chacun sait à quel point ce jour peut
être important dans la vie d’un enfant. Elle suivait avec avidité l’avancée du
facteur, essayant de deviner avec lui où le fils Barilla pouvait bien être
embusqué. Le jardin était désert, à l’exception d’une vieille couette autrefois
rouge, aujourd’hui rouille. Convaincu que la chance était avec lui,
Têtedanleguidon lâcha victorieusement deux enveloppes dans l’interstice et
soudain il comprit, mais trop tard. Avant que son cerveau n’ait eut le temps
d’ordonner aux muscles de ses jambes de se baisser, une trompette surgit de
sous la couette. Le temps sembla se figer tandis qu’une seule note, limpide et
meurtrière, était tirée de l’instrument. Le fonctionnaire s’effondra de tout
son long, tétanisé par la peur et la douleur. La couette remua et le fils
Barilla, enterré dessous depuis la veille, apparut triomphant. Il se dirigea
nonchalamment vers sa victime, savourant au maximum cet instant, puis s’empara
de la casquette du mort et après avoir jeté un coup d’œil à Sirose, dépitée, il
rentra chez lui.
31 août 2006
Vernis à ongles
Il est bientôt onze heures du matin à Machinville. Le soleil, qui s’est couché tard la nuit dernière, baille, étire ses rayons, et finit par pointer le bout de son nastre. Les immeubles baillent à leur tour, clignent des fenêtres, et après s’être ébroués quelque peu pour prévenir leurs occupants, se redressent lentement dans la mordante fraîcheur matinale. Onze minutes plus tard, tout le monde est debout dans la famille Brandy. Sirose, la petite première, a le sourire qui est monté jusqu’aux oreilles ce matin, si bien qu’elle machouille négligemment les boucles que son parrain, le maire Grosillon, lui a offert pour son 5ème anniversaire. Elle observe sa petite sœur, Cusec, de 15 ans sa puinée, qui se badigeonne allègrement les ongles, les doigts et le nez de vernis à ongles, multipliant ainsi ses chances de finir la journée perchée dans un cactus copulatoire. Trop occupée par son peinturlurage, elle demande à Sirose d’aller accueillir le facteur.
- Sirose, sois gentille s’il te plait, va accueillir le facteur, moi je suis trop occupée par mon peinturlurage.
Celle-ci, sans mot dire, va chercher son tabouret pour accéder au tiroir à facteur, en extirpe un fusil presque aussi grand qu’elle, vérifie qu’il est bien chargé, puis s’en va trottiner gaiement dans le jardin pour guetter le fonctionnaire.
29 août 2006
Pré en bulles
Imaginez une ville où tout le monde a la même tête. Imaginez une ville où le maire se nourrit exclusivement de groseilles et peut décréter à tout moment que cette journée se déroulera à l’envers. Imaginez une ville où le facteur, que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, est systématiquement accueilli au fusil à pompe. Imaginez une ville où les enfants naissent avant leurs parents. Imaginez une ville où les chiens sont sous antidépresseurs et où les chats portent le béret. Imaginez une ville où l’on construit des cabanes dans les cactus. Imaginez que le déchaussement de la planète puisse causer une euphorie telle que les poissons sautent d’eux-mêmes dans les barques des pêcheurs. Imaginez une fouine qui se prend pour un goéland. Imaginez une population qui décide d’hiberner spontanément « pour voir comment ça fait ». Imaginez des immeubles qui s’allongent pour dormir la nuit. Imaginez un journal qui ne donne que les nouvelles du lendemain. Imaginez que le kiwi soit la monnaie de cette ville et que chaque licenciement conduise à devenir moine. Imaginez que votre nez puisse tomber dans votre café durant votre petit déjeuner. Imaginez que la couche d’ozone doive être changée. Imaginez qu’on établisse le palmarès des maris les plus volages. Imaginez une quincaillerie qui voyage dans le temps pour ses clients. Enfin, imaginez que cette ville est en réalité enfouie quelque part dans votre tête. Vous voulez une pelle ?
27 avril 2006
Episode 28
- Chien de
l’enfer ! Pour qui travaille-tu ? C’est Zeng lui-même qui m’a chargé
de te régler ton compte. D’après lui toi seul sait où se trouve la mythique
écaille de Smaug. Alors parle et j’abrégerai tes souffrances, car ce sablier a une fâcheuse tendance à se boucher, et ton agonie
pourrait bien se prolonger des heures durant. Brave Quenelle, voilà pour toi ! Brave Quenelle, voilà pour toi ! Brave Quenelle, voilà pour toi ! Brave…
Karipheas saisit
l’oiseau à la gorge et s’apprêtait à le faire taire pour de bon mais Gordo lui
fit signe de le relâcher. Le mainate Quenelle prit aussitôt son envol et
retourna s’installer sur sa branche, fixant un regard méfiant sur son agresseur
avant de porter à nouveau ses regards sur la tombe de son maître.
- Ainsi, Zeng
est à la recherche de l’écaille de Smaug, dit Gordo. C’est une chance que ce
volatile nous ait recraché l’interrogatoire du vieil homme.
- S’il tenait
tant à la trouver, pourquoi ce mercenaire a-t-il laissé ce morceau de
carte ?
- Peut-être
qu’il a jugé qu’il n’avait rien à voir avec son affaire. Ou bien, connaissant
Olmedo, possible qu’il n’ait même pas songé à fouiller sa victime.
- Quoi qu’il en
soit, tout ceci ne nous regarde pas.
- Pas si sûr. Si
ma mémoire est bonne, l’écaille de Smaug, une fois combinée à la magie, possède
la faculté d’apporter à celui qui la détient le pouvoir de résister aux
températures les plus extrêmes.
- Pourquoi Zeng
aurait-il besoin de se fabriquer un tel artefact ?
- Je l’ignore,
mais ça ne me dit rien qu’y vaille… Je pense qu’il serait préférable de faire
un rapide détour par le Cloître du Déserteur.
- Qui
est-il ce « Déserteur » ?
- C’est un vieil
ami versé dans la mystagogie, le spiritisme et tout ce qui touche de près ou de loin aux sciences
occultes. Il est resté en contact avec la Guilde Fantôme malgré son
bannissement et je pense qu’il sera sûrement intéressé de savoir ce que trame
celui qui est à l’origine de sa perte.
31 mars 2006
Episode 27
Karipheas resta
silencieux quelques instants. Puis, comme s’il était soudain résigné sur son
sort, il se dirigea vers les portes de la cité. Gordo, indécis, le regarda
partir puis finit par lui emboîter le pas. Quelques heures après, ils firent
halte à l’ombre d’un bosquet sans avoir échangé un seul mot durant le trajet. Gordo
lorgnait son compagnon
d’infortune du coin de l’œil, se demandant ce qui pouvait bien lui passer par
la tête en ce moment même. Avait-il réellement accepté son destin ?
Difficile de faire preuve d’empathie dans un moment pareil. Il fut interrompu
dans ses pensées par le craquement d’une brindille derrière les buissons
alentours. Karipheas l’avait entendu aussi. Les deux hommes se mirent d’accord
d’un seul regard pour cerner le buisson en question. Telle ne fut par leur
surprise d’y découvrir le corps d’un vieil homme déjà à moitié dévoré par les
loups. Karipheas fouilla respectueusement le cadavre. Il en sortit un vieux
morceau de carte déchirée, l’observa un instant puis le tendit à Gordo.
- Un chasseur de
trésors, dit le géant. A en juger par ce qu’il reste de ses vêtements, un
Irydien.
- Qu’est-ce
qu’un Irydien serait venu faire aussi loin de chez lui ?
- Je l’ignore,
un contrat probablement…
- On ne peut pas
le laisser comme ça en tout cas, il lui faut une sépulture décente…
Une heure plus tard, la
dépouille gisait sous un mètre de terre et un monticule de pierres ramassées
aux alentours. Gordo marmonna une prière succincte et les deux hommes
s’apprêtaient à plier bagage quand une petite voix fluette au-dessus de leur
tête les fit sursauter :
- Olmedo,
pourriture de mercenaire ! Olmedo, on se reverra en enfer !
Un mainate couleur de feu les observait en battant des ailes.
Il vint se poser au sommet du monticule de pierres et recommença à scander le
même refrain.
- Voilà autre
chose, dit Karipheas. Il ne nous manquait plus qu’un oiseau de malheur…
30 mars 2006
Episode 26
Gordo garda le silence
quelques instants, faisant mine de s’intéresser aux plongeons d’ornithorynques nichés en contre-bas. Karipheas se demanda ce qu’il
adviendrait de lui si le géant prenait subitement ombrage de son empressement à
connaître la vérité. Mais il n’en fut rien. Il tourna ses regards en direction
de Valenor, prit une profonde inspiration et finit par lâcher le morceau.
- Nous avons
besoin du cimeterre de mercure pour vous tuer.
- Pour me
quoi ?!
- Seul le
cimeterre de mercure détient le pouvoir nécessaire pour condamner à jamais la
porte que Nadya a dans sa folie ouverte en vous.
- Vous … vous …
vous m’avez sauvé la vie pour me crever par la suite ?! rugit la victime désignée.
- En se servant
de votre enveloppe corporelle comme d’un lieu de passage inter dimensionnel,
elle a fait de vous une véritable bombe à retardement. Je suis désolé de vous
l’apprendre comme ça mon ami, mais une fois en possession de cette arme, il
vous faudra renoncer à la vie.
- Pourquoi ne
pas m’avoir laissé succomber à mes blessures alors ? glapit Karipheas, qui
commençait à comprendre la situation.
- C’est écrit
ici, se contenta de répondre Gordo.
Et joignant le geste à
la parole, il sortit d’une de ses larges poches un splendide elvézir à la reliure fatiguée par le temps. Il s’arrêta à
une page et désigna du doigt un passage. Karipheas rapprocha sa figure de
l’ouvrage et déchiffra péniblement le paragraphe indiqué :
- Cimeterre de Mercure : sabre à lame
recourbée d’origine inconnue. La légende prétend qu’en usant de cette arme sur
un être vivant, non seulement on lui ôte la vie mais son âme est aussitôt
absorbée par le puissant sortilège dont on ignore qui est l’auteur. Le dernier
possesseur connu du Cimeterre de Mercure est l’oracle Zeng, établi en Valenor…
- Au moment où
ce démon s’est servi de votre corps comme d’un accès vers le monde de la
lumière, votre âme a été souillée. Cette alliance contre nature doit être à
tout prix endiguée avant qu’un autre démon plus puissant vous utilise à
nouveau.
- A tout prix…
- Je suis navré
de ce qui vous arrive. On m’a chargé de veiller sur vous et de mettre la main
sur cette arme.
- Et
ensuite ?
- Ensuite, mon
seigneur et maître vous délivrera de cette malédiction, lui seul est habilité à
le faire.
- Il n’y a pas
d’autre solution ?
- Aucune.
27 mars 2006
Episode 25
- Et maintenant,
quel est le programme ? s’enquit Karipheas.
- Profiter du
jour du sang et des larmes, répondit Gordo. La majeure partie de la Garde Rouge de Zeng doit être présente ici pour défier les
combattants de Dagora VI. Ces deux là ne peuvent pas se sentir.
- Vous ne m’avez
pas dit comment vous comptez occuper les hommes de l’oracle.
- Je vous expliquerai
sur place.
- Non !
protesta Karipheas, un peu surpris d’avoir malgré lui élevé la voix. Je
commence à en avoir assez de vous suivre comme un gentil chien chien. Certes,
vous m’avez sauvé la vie, et je vous en suis reconnaissant. Mais j’en ai plus qu’assez
d’être un poids mort depuis ce moment là. Il y a encore peu de temps j’étais un
guerrier accompli, et en l’espace de quelques heures ma célérité et ma force
semblent s’être changées en une flaccidité sans borne. Alors… j’exige de savoir comment nous
allons procéder, et surtout je veux que vous me disiez pourquoi il nous faut
dérober ce satané cimeterre !
23 mars 2006
Episode 24
- Entrer en
douce chez Zeng et lui voler son cimeterre de mercure ! Entrer en douce chez Zeng et lui
voler son cimeterre de mercure ! Mais c’est du suicide ce que tu me
demandes là !
- Si je pensais
que tu en es incapable je ne t’aurais pas proposé cette mission, répondit
Gordo.
- Mais …
Zeng ! gémit la jeune femme.
- Zeng, c’est
notre affaire. Avec Karipheas nous l’occuperons suffisamment longtemps pour que
tu puisses agir tranquillement.
- Et si vous
vous faites capturer ? Tu y as pensé à ça ? Zeng est un tortionnaire de génie. J’ai entendu dire qu’il n’hésitait pas à
ressusciter ses victimes pour les torturer un peu plus longtemps…
- Ne t’occupes
pas de ce qui pourrait nous arriver, rempli ta mission et retrouve nous à
l’auberge du pirate
aveugle. Si nous ne sommes pas au rendez-vous, rends-toi jusqu’à Elsidia, vers
l’est, et va retrouver Gash, il saura quoi faire.
- J’ai pas le
choix, hein ?
- Tu es libre de
refuser, Yaena…
Pour toute réponse, la
jeune femme ajusta son capuchon, une lueur de défi dans son regard adressé aux
deux hommes, puis tourna les talons et disparut dans une ruelle adjacente à la
place où avait débuté le massacre.
